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LIBERATION Article signé HAYDE SABERAN paru le 2/01/2001

Hautmont, dans la banlieue de Maubeuge, l’accès à la propriété est un droit sous haute surveillance. Monsieur L. a tenté cinq fois d’acheter une maison. Les cinq ont été préemptées par la mairie. Mademoiselle Z. a signé un compromis de vente en mai 1997. Préemption. En août, même chose. Elle s’adresse à une agence. On lui explique qu’elle perd son temps. Monsieur L. et Mademoiselle Z. sont tous deux d’origine maghrébine. Tout comme Madame D., qui avait cru trouver sa future maison "dans un bon petit coin, avec un jardin". Elle n’a pas voulu croire à la rumeur sur les pratiques du maire. "On était naïfs. On se disait : "Il préempte parce qu’il en a besoin." Puis l’agence nous a expliqué qu’il serait judicieux de rencontrer le maire pour faire la preuve de notre bonne moralité. Il nous a reçus. Il a été correct. Il a dit qu’il avait besoin de maisons. Il nous a posé des questions : noms, prénoms, adresse. Il nous a demandé si on travaillait, où et depuis quand. Si on avait eu des problèmes avec la justice, combien de frères et sœurs on avait. On a été convoqués à nouveau, avec notre livret de famille. On nous a posé les mêmes questions, en prenant des notes. La maison a été préemptée. Quand j’ai demandé de l’aide, je n’ai trouvé personne. On me disait : "Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse contre le maire ?" Je n’avais jamais connu le racisme, j’ai pris une claque."

La section lilloise de la Ligue des droits de l’homme a recueilli quatorze témoignages similaires. Joël Wilmotte, le maire (RPF), est obsédé depuis dix ans par ce qu’il appelle le "plan de peuplement" de sa ville. Et use de son doit de préemption presque chaque fois qu’un acheteur porte un nom arabe.

Convocation. La pratique est bien connue des agents immobiliers. "Oui, le maire préempte. Pour les Maghrébins, c’est sans espoir", explique l’un d’eux quand on l’interroge sur le marché local. Dans une deuxième agence, on apprend que le maire "use de son droit de préemption de manière abusive. Ça se sait. Les gens n’essaient même plus d’acheter, ils sont écœurés". Un troisième agent propose à client potentiel un rendez-vous préalable avec le maire : "Il fera une enquête. S’il a l’intention de préempter, il nous préviendra, ça nous évitera de signer le compromis de vente pour rien." Pour ne pas risquer une préemption, et une perte de temps, les agences filtrent. La municipalité tente aussi de faire pression sur les bailleurs. Josette Quenet, propriétaire, se souvient d’une convocation chez l’adjoint à la sécurité, en 1993. "Ils m’ont fait signer une lettre : je certifiais sur l’honneur que je m’engageais à passer par eux quand les logements seraient libres. Ils voulaient choisir mes locataires à ma place ! Ils m’ont dit : "Si on commence à louer aux étrangers, on va être envahi.""

Que deviennent les maisons préemptées ? Sur le papier, Joël Wilmotte invoque toujours une raison d’intérêt général : "Résorption de l’habitat insalubre, relogement social", la loi l’y oblige. Certaines sont revendues à l’organisme HLM local. D’autres pourrissent sur pied. Parfois le maire renonce à acheter. En mai 1999, Jean-Paul Beaujean a une petite maison à vendre, rue de La Fontaine. Un acheteur se présente, il est algérien. Il signe pour 110 000 francs. La mairie préempte, mais propose un prix inférieur. Le vendeur refuse. La maison sera remise en vente et cédée, au prix initial, à un Français "de souche". Et là, pas de préemption.

Où le maire trouve-t-il l’argent ? D’abord en faisant des économies : cet ancien patron se flatte de gérer sa ville comme une entreprise. Depuis son arrivée en 1989, le nombre d’employés communaux a été divisé par deux. Ensuite, ces modestes maisons ouvrières dépassent rarement un prix de 150 000 francs.

Enfin, dans ce bassin de la Sambre qui ne s’est toujours pas relevé de la mort de la sidérurgie et vit sous perfusion des subventions publiques, Joël Wilmotte a la réputation d’un excellent monteur de dossier. Les fonds récoltés au titre du développement social urbain sont "essentiellement investis en centre-ville, dans le béton et le goudron", explique Mohamed Saïfi, dont l’association Réagir ensemble anime le quartier à forte population maghrébine du Bois du Quesnoy, délaissé par la municipalité.

Aucune victime des préemptions n’a porté plainte. Pas facile à Hautmont, où l’étranger a bien compris qu’il n’était pas le bienvenu. Ici, la délinquance est plutôt moins élevée que dans le reste de l’agglomération, pourtant l’étranger est suspect d’avance.

Popularité. Depuis 1989, à longueur de bulletins municipaux, le maire ne parle plus que d’immigration et de délinquance. En 1990, il demande aux amicales algériennes et marocaines de limiter les rassemblements de leurs ressortissants à trois personnes en centre-ville. En 1991, il se vante d’avoir refusé d’inscrire à l’école trois enfants immigrés. En 1992, il organise un référendum sur l’immigration, invalidé. En 1993, il annonce qu’il refuse les aides aux étrangers résidant en France depuis moins d’un an et demi. Le discours du maire paie. Elu avec 45 % en 1989 dans une triangulaire avec le Front national, il est réélu avec 70 % des voix dès le 1er tour en 1993, lors d’élections anticipées, face aux mêmes. En 1995, il passe au 1er tour, avec 56 % des voix, et quatre candidats en face. "Cette histoire ne lui fait pas de tort. Au contraire, sa cote de popularité a encore grimpé", déplore Mohamed Saïfi.

Sérénité. Au terme de son deuxième mandat, le maire a été mis en examen cet été pour discrimination raciale. Le parquet d’Avesnes-sur-Helpe a ouvert une information judiciaire sur la base d’une plainte : à Hautmont, les Maghrébins seraient interdits de mariage le samedi après-midi.

Depuis quelques semaines, des victimes du droit de préemption sont entendues par la gendarmerie. Joël Wilmotte affirme sa sérénité, mais refuse de répondre aux questions : "Il y a un coup politique derrière tout ça, initié par une presse de gauche. Je suis serein, je n’ai rien d’autre à dire. Amusez-vous, j’ai autre chose à faire.".